Saint Géran

Les amants tragiques du Saint Géran

Le naufrage du Saint Géran sur les récifs au large de l’Isle de France inspira l’un des plus célèbres romans se déroulant sur nos terres, Paul et Virginie. La fin tragique de Virginie, qui refusa d'ôter ses vêtements pour se jeter à la mer, a un fond de vérité… Voici l’histoire des “véritables” Paul et Virginie.

L’histoire, tirée du célèbre roman Paul et Virginie, a traversé les générations. Virginie de La Tour, jeune créole de l’Isle de France (future île Maurice), se trouve à bord du vaisseau le Saint Géran. Elle regagne son île natale après avoir été parfaire son éducation en France, folle de joie à l'idée de retrouver son ami d’enfance et âme sœur, Paul. Mais le navire, pris dans une tempête, est drossé sur les récifs. Paul, du rivage où il attend sa bien-aimée, assiste à toute la scène. Il se précipite alors à l’eau pour tenter de sauver Virginie. Laissons le soin à Bernardin de Saint Pierre de nous conter la suite…

Tout l’équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables, et des tonneaux. On vit alors un objet digne d’une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d’efforts pour la joindre. C’était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir.

Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s’étaient jetés à la mer. Il n’en restait plus qu’un sur le pont, qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s’approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s’efforcer même de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue.

Saint Géran

La mort de Virginie, par Legrand d’après Lambert (fin 18e siècle).

On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : "Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas!" Mais dans ce moment une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’île d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau, qu’elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. À cette terrible vue le matelot s’élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

Extrait de Paul et Virginie, de Bernardin de Saint Pierre.

L’auteur de Paul et Virginie s’est inspiré du naufrage véritable du Saint Géran au large de l'île d’Ambre, au nord-est de Maurice, le 18 août 1744. Les circonstances du vrai drame différent toutefois de l’histoire racontée par Saint-Pierre. Dans le roman, le vaisseau était ancré dans le lagon, entre l'île d’Ambre et les brisants, lorsqu’il fut pris dans une tempête qui arracha les amarres et le précipita vers sa perte.

En réalité, le Saint Géran était en pleine mer à ce moment. Arrivé au large de l'île Ronde dans la soirée du 17 août 1744, le navire fut précipité sur les récifs face à l'île d’Ambre, vers trois heures du matin. Ce fut un malheureux accident, les navigateurs ayant mal estimé à quelle distance se trouvaient les brisants. Environ 196 personnes périrent dans le naufrage, dont une centaine de marins, quelques passagers et une trentaine de Noirs, embarqués quelques temps plus tôt sur l'île de Gorée pour travailler dans les plantations. Seuls huit hommes d'équipages et un passager parvinrent à regagner le rivage, après avoir longtemps lutté contre le tumulte des flots.

Saint Géran

Gravure tirée d'une édition de 1806 du roman, par Prud'hon

Parmi les nombreuses victimes du drame, le destin tragique d’un jeune couple suscita de vifs émois à l’Isle de France. Il s’agit de Louise Augustine Caillou et de son fiancé, Louis Longchamps de Montendre, premier enseigne à bord du Saint Géran. Louise Augustine, tout juste âgée de 20 ans au moment du drame, est une créole de Bourbon (La Réunion), fille d’un ancien flibustier reconverti en chirurgien de marine pour le compte de la Compagnie des Indes. Louis vient quant à lui d’une longue lignée de marins. L’un des descendants de sa famille fut capitaine de vaisseau, dont la fille Flore épousa le célèbre Louis Antoine de Bougainville.

Lors du naufrage, Louise Augustine et Louis se trouvaient, selon les témoignages des survivants, sur le gaillard arrière, peu avant que le Saint Géran ne soit englouti à jamais. Il semble que Longchamps de Montendre ait vainement tenté de résoudre sa bien-aimée à enlever ses vêtements pour se jeter avec lui à la mer. En effet, d'après la déposition des matelots survivants Jean Janvrin et Pierre Verger, à un moment, Longchamps de Montendre “descendit le long du bord pour se jeter à la mer, et remonta presqu'aussitôt pour déterminer Mademoiselle Caillou à se sauver”.

La pudeur de Louise Augustine lui fut fatale. Les malheureux fiancés restèrent à bord, et furent emportés ensemble lorsque le bateau coula. Une tragédie fort semblable au drame de la mort de Virginie.

Certains des descendants du frère et de la sœur de Louise Augustine Caillou résident toujours à l'île de La Réunion. La fille de sa sœur Marie Catherine, Michelle Sentuary, fut la muse d'André Chénier, poète maudit qui périt sur l'échafaud durant la Terreur.

Photo en tête d'article: Le naufrage de Virginie, gravure de Félix Mizelle d’après une peinture de Michel Lambert (vers 1800). 

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