Paul Jones

Paul Jones : « Maurice est sur la bonne voie mais il faut continuer à s’ouvrir »

Si le tourisme nous était conté...

S’il y a une personne encore en activité dans le secteur du tourisme qui peut parler de son évolution après l’indépendance de Maurice, c’est bien Paul Jones. Ancien directeur du Saint Géran, il a contribué à l’expansion du groupe Sun Resorts, puis est resté avec Sol Kerzner après la scission avec le One&Only. De retour à Maurice après 10 ans passés à Londres, il prend en main les rênes de Naïade Resorts, qu’il transforme en LUX* Resorts avec une nouvelle vision du tourisme qui porte la destination au-delà des rives de l’océan Indien. Animé d’une énergie et d’une passion sans égales, il a toujours mené à terme ses missions et se déclare infiniment reconnaissant envers tous ceux qu’il a croisés et surtout envers l’île Maurice qui l’a accueilli et changé sa vision du monde.

Avant de venir à Maurice en 1975, Paul Jones avoue n’avoir jamais entendu parler de l’île. Après être né et avoir grandi en Angleterre, il débarque en Afrique du Sud à la demande de son père qui travaillait pour la compagnie McAlpine. Il a 19 ans et vient juste de terminer ses études de gestion hôtelière. L’industrie touristique était à ses balbutiements et il trouve du travail facilement dans un petit hôtel. Puis en 1972, il se joint au groupe Southern Sun de Sol Kerzner. Après trois ans dans l’hôtel phare du groupe à Johannesburg, ce dernier lui demande de venir travailler comme numéro 2 du Saint Géran qui ouvrait en octobre de la même année.

Paul Jones découvre un pays différent de ce qu’il connait jusqu’ici. « C’est une île Maurice très rurale. Mais je me suis très vite familiarisé avec les villages de l’est, Poste de Flacq, Flacq, Quatre Cocos, Trou d’eau Douce. J’appréciais et tissais des liens bien vite avec les habitants. Toutefois, la barrière de la langue fut ma première difficulté. Je pris des cours avec Daniel Lebon, pour apprendre le français. J’ai alors pu plus facilement intégrer le créole ».

N’ayant pas d’attache familiale à cette époque, il investit beaucoup de son temps et de sa personne dans cet hôtel qui devient une référence pour l’accueil mauricien. « Les visiteurs témoignent tous qu’ils n’avaient jamais reçu un tel accueil chaleureux de la part des employés et des résidents. Ces derniers partagent leurs cultures avec les clients ; des liens se tissent ; les clients forment partie de la famille des employés, ils assistent aux mariages, aux cérémonies ; certains aident pour les soins. C’est le tourisme que j’ai toujours professé, pas vraiment le luxe des murs d’un hôtel, mais plutôt la valeur des gens. For me, Mauritius is all about the people »

Cependant, Southern Sun est un groupe sud-africain et le contexte politique de l’époque apporte de la résistance en raison du régime de l’apartheid qui existe à cette époque en Afrique du Sud. « Pour la conférence de l’Organisation de l’unité africaine, aujourd’hui Union africaine, on parlait même de convertir l’hôtel en hôpital », déclare l’ancien directeur du Saint Géran. Il se rappelle les campagnes du principal parti de l’opposition d’alors, le Mouvement Militant Mauricien (MMM) de Paul Raymond Bérenger tout en reconnaissant qu’il comprenait cela dans le contexte post-colonial.

Paul Jones affirme toutefois que Bérenger va évoluer au fil du temps pour accorder tout le soutien nécessaire au tourisme notamment quand il fut Premier ministre entre 2004 et 2005. Cependant, il, rappelle que « c’est Gaëtan Duval qui allait permettre l’émergence du tourisme en facilitant l’accès aux terres ». C'est ainsi qu'il avait facilité l'acquisition des terrains appartenant à la famille Eynaud pour la construction du Saint Géran. Paul Jones se souvient que le Premier ministre de l’époque, Sir Seewoosagur Ramgoolam était aussi très favorable, même s’il était très proche d’Amédée Maingard, du groupe Rogers, propriétaire du concurrent, Beachcomber. Il n’oublie pas le ministre des Finances Sir Veerasamy Ringadoo, parenté d’ailleurs à Cyril Vadamootoo, ancien directeur de la Mauritius Tourism Promotion Authority, Sir Kher Jagatsingh, ancien ministre de l’Éducation et Sir Harold Walter, ancien ministre des Affaires étrangères.

Le souvenir de Sir Gaëtan Duval reste le plus poignant. « Il était un ami proche de Sol Kerzner. Flamboyant et très impliqué dans le tourisme, il voulait que Maurice croisse grâce au tourisme, nous lui devons beaucoup ». Paul Jones n’oublie pas Sir Aneerood Jugnauth qui « a aussi grandement facilité le tourisme. Il était pour le développement et était toujours là en cas de problème. Je suis heureux de voir l’actuel Premier ministre, Pravind Jugnauth, reconnaître le poids du tourisme dans l’économie mauricienne ».

Paul Jones

L’ancien Premier ministre Sir Anerood Jugnauth (4e à dr) et le ministre Nando Bodha (3e à dr) avec Paul Jones (à droite) et d'autres personnalités lors de la réouverture du One&Only Le Touessrok.

Il souligne aussi les contributions de Nando Bodha et de l’actuel ministre Anil Gayan. « Tous ont toujours soutenu l’industrie. De Sir Seewoosagur Ramgoolam à Gayan, en passant par Sir Gaëtan Duval et Sir Anerood Jugnauth, tous ont été ou sont pour un tourisme de qualité, pas de charters généralisés. Cette vision a commencé avec SSR et a continué avec tous les autres dirigeants ». Il cite les incitations fiscales intéressantes, la possibilité d’avoir accès aux meilleurs sites pour faire de beaux hôtels et plus récemment, la connexion avec d’autres régions grâce à l’ouverture de l’espace aérien aux nouvelles compagnies.

Sur un plan moins politique, il veut situer le rôle d’Air Mauritius et de son président de l’époque, Sir Harry Tirvengadum, qui sont « allés chercher les touristes en Europe et ailleurs ».

Sans cette collaboration des politiques et de la compagnie nationale, le tourisme n’aurait pas connu le développement qui a fait de Maurice une destination de choix, maintient Paul Jones. Il cite ainsi l’expansion du groupe Sun avec le Touessrok, l’achat de La Pirogue puis la construction de Sugar Beach et du Coco Beach et le Kanahura aux Maldives.

« À l’époque, Beachcomber était le seul groupe hôtelier et était sous le contrôle de Rogers. Sun est entré en partenariat avec Ireland Blyth, fusion de Blyth Brothers et Ireland Fraser. Le groupe Constance va commencer un peu plus tard et ensuite Veranda (toujours pour Rogers) ».

Le CEO du groupe LUX* est d’avis que « c’est bien que l’industrie soit menée par des groupes locaux. Au début il n’y avait qu’eux et on avait 75 000 touristes qui sont passés à plus de 1 300 000 aujourd’hui. Nous avons aussi une grande dette envers le Club Med, avec leur concept de GO, qui a été une bonne injection pour l’industrie ».

L’arrivée des grandes marques internationales a aussi apporté une autre façon de voir les choses et d’opérer. « C’est toujours bon d’apprendre car nous n’avons pas toutes les expertises voulues ». Si le produit hôtelier peut changer, « ce qui est fondamental c’est que les gens ne changent pas, qu’on continue à investir en eux », soutient Paul Jones qui ajoute que « c’est pour cela que la collaboration avec le gouvernement est primordiale. Je suis dans une position privilégiée pour dire que Maurice est sur la bonne voie. Ne mettons pas notre tête dans le sable, il faut continuer à s’ouvrir ».

À ceux qui déplorent l’exode des gens vers les bateaux de croisière, Paul Jones leur demande de les laisser partir. « Ils vont revenir avec beaucoup plus d’expérience et de connaissance et ce sera bénéfique pour le pays ». Pour lui, la plus grande menace qui pèse sur l’industrie reste la sécurité, l’ordre et le respect de la loi. « Si cela n’est pas respecté, tout pourrait changer rapidement », avertit-il en ajoutant qu’il faut aussi que toute la population se sente concernée par l’industrie et qu’il n’y ait pas d’exclus.

Paul Jones reste toutefois résolument optimiste car « il y a de grandes cultures à Maurice qui « contaminent » la vie de tous les jours et c’est pourquoi j’ai foi dans le futur. Bien sûr les nouvelles générations sont connectées, mais les traditions et les cultures sont toujours respectées ». Il prévient toutefois contre une croissance démesurée. « Si l’investissement dans les gens ne continue pas, nous ne pourrons pas continuer à offrir le même service. Il faut continuer à former les employés présents et futurs sur les langues, la culture et la technologie pour qu’ils puissent donner la meilleure expérience possible aux clients ».

Laisser un commentaire