Ile Maurice de... Adeet Thannoo

Ile Maurice de... Adeet Thannoo

Demain. C’est demain mon île Maurice. Oh ! Mes souvenirs d’hier me sont chers et tendres et douloureux ; mon enfance à Belle Rose, le royaume de mon père. J’ai connu le Belle Rose des coupeurs de cannes qui s’en allaient le matin brumeux dans les champs de Trianon et de ce qui est aujourd’hui Sodnac, les femmes aux énormes fagots de pailles de cannes sur la tête pour les vaches, celui de l’odeur douce et acre des écuries dans les arrières cours, des innombrables longaniers aux longues racines rampantes qui vous faisaient trébucher. Le Belle Rose vert et frais des bambous, des bananiers, des potagers où j’allais, le cinq sous au creux de la main, acheter le paquet de brède pour ma mère. Le marché, où plus tard on allait regarder la télé le soir tombant. La khalla qui nous gardait chez elle et nous nourrissait, moi et ma sœur, quand ma mère s’absentait. Rose-Hill, les bureaux du ministère de l’Education. Bâtiments en bois, toits en bardeaux bleu gris, varangues aux rambardes croisées, perrons en pierre. Le jardin de gueules de loups. Le grand rond point au milieu. La junior library où Astérix et les Reader’s Digest m’emmenaient en voyage. Mon père était un lecteur avide… Mon père… Soogrim et sa jeep du ministère, marron à la bâche kaki. Le tableau de bord, un vrai cockpit de Spitfire ! Le grand volant qu’il commandait rien qu’avec le pouce et l’index. Nous en avons roulé des routes. Pour amener le cinéma mobile dans tous les coins de l’île Maurice. Il y avait avec nous tonton Prosper ou chacha Atchia, qui me lançait à tout bout de champ « To pa gagne faim Kamchatka ? ». J’étais bien trop excité… Nous étions en colonie, mais nous étions des rois. Mon père connaissait tous les raccourcis et des noms de villages aux résonnances mystérieuses et poétiques : Hermitage, Union Vale, Providence, Gokoola, Mapou, Espérance-Trébuchet, Chamarel, Bénarès, Trois boutiques, Camp Diable, Grands Bois, La Gaulette, Olivia, Quatre Sœurs, Bois des Amourettes, Melrose, Amaury, Poudre d’Or, La Laura, Baie Du Cap, Saint Martin. Il savait où ils se trouvaient tous entre les bois et les cannes et les bords de mer, c’était un mage. On débarquait dans quelque village hall ou quelque vieil hangar en tôle ou quelque vieille école où se rassemblait tout le village et même le village voisin, et il équilibrait notre machine sur une table de fortune – quelques fois il fallait un bout de planche ou un caillou sous une patte pour trouver le bon angle. Des badauds couvraient les fenêtres avec de grands et lourds rideaux noirs que nous avions apportés. Tonton Prosper plaçait le haut parleur. Mon père sortait les grands rouleaux de leurs boîtes rondes et les installait sur les branches, d’une main experte, il faisait glisser la pellicule entre nombre de coulisses et de petites roues et la passait derrière l’objectif. Il allumait et un carré de lumière tremblant et strié apparaissait sur l’écran satiné suspendu à une tige. Entre le pouce et l’index, il fixait l’objectif, et d’un geste panaché il décrochait un switch en forme de point d’exclamation et le rêve blanc et noir éclatait. Une voix enrouée d’abord, puis une musique, une parole dans la nuit…Des films, des documentaires, des News. Les montagnes, les fleuves sacrés, les étendues de l’Inde mélancolique, Westmister Bridge et Big Ben, Paris des Champs Elysées et de la Tour Eiffel volubiles et augustes, les aventureux safaris africains, Lauren Bacall, Raj Kapoor, Arletty, Nargis, Laurence Olivier, Bhagwan, Audrey Hepburn, Raimu … Les gens chuchotaient quelques fois, partageant leur fascination. Nous étions des marchands de rêve, on ne prenait pas un sou à personne. Une image de mon père reste de cette époque là, une image de héros de blanc et noir, les cheveux côtelés, petite moustache, manches de chemise retroussées montrant ses beaux biceps, appuyé contre sa jeep, chantant à gorge déployée au milieu de ses machines et de ses camarades… C’est lui que j’ai perdu… Très tôt, bien, bien des années avant sa mort…

L’île Maurice coloniale était comme ça, fraternelle. Les gens étaient de grands enfants. Après on a connu les 70’s des grands élans désenchantés, l’amertume du grand chômage, les 80’s de la hargne à s’enrichir – « moralité pa ranpli vant ». Des années de communalisme scientifique rampant. Aujourd’hui enfin, l’abcès est à l’air, bien en vue. Il reste à le crever, le désinfecter, le guérir. Demain, c’est le Maurice de mes enfants bientôt jeunes adultes. Je veux bien croire que mon pays retrouvera un peu de son cœur. Une camaraderie franche, sans dissimulation. Avertie, mais sans hypocrisie. Demain. C’est demain mon île Maurice. J’y crois. Parce qu’on a fait le chemin.

Laisser un commentaire