Benjamin Moutou

Ile Maurice de... Benjamin Moutou

Je suis un enfant de l’île Maurice plurielle, né entre les champs de canne, les flancs de la colline Candos et le quartier de Paillotte. Mon père était haut cadre des hôpitaux de Candos et notre nombreuse famille

était logée dans les quartiers non loin du centre hospitalier construit en 1922 et qui portait le nom combien évocateur de Victoria en souvenir de celle qui fut reine du Royaume Uni et Impératrice des Indes. Ce complexe hospitalier construit sur les terres de l’ancien domaine de la propriété Mon Désir qui s’étendait sur plusieurs arpents était une réplique des hôpitaux de la blonde Albion et les Britanniques en étaient fiers.
La résidence qui avait été allouée à notre famille, était imposante. Une grande maison au toit recouvert de bardeaux et dotée de deux vérandas l’une faisant face à l’immensité des champs de canne tel un océan de verdure. Je fus le dernier d’une fratrie de 9 enfants. Mon père et ma mère s’étaient rencontrés comme étudiants/infirmiers à l’hôpital Civil et depuis ce jour ils ont filé le grand amour.

Malgré son statut d’infirmière diplômée, ma mère dut abandonner son métier une fois mariée pour se cantonner comme ménagère, car au début du siècle dernier une femme au travail n’était pas vue d’un bon œil. Cependant issue d’une famille d’intellectuels elle n’avait pas pour autant abandonner ce monde où l’histoire des belles lettres et le monde de la science médicale avaient meublé sa jeunesse. Mon père était le vrai type de métis aryen, une vraie force de la nature. Trop jeune pour servir dans la grande guerre mais trop vieux pour être enrôlé dans celle de 1939-1945 mais il m’a semblé qu’il avait été un commandant des forces armées britanniques tant il menait une discipline de fer au travail et à la maison. Sans doute disait ma mère c’est parce que son chef hiérarchique le superintendant des hôpitaux fut un ancien lieutenant colonel de l’armée. A fur et à mesure que j’entrais dans l’adolescence je pris connaissance de mon univers. D’un côté il y avait le centre hospitalier de Candos, le deuxième plus grand centre hospitalier du pays où mon père travaillait comme chef infirmier.

Souvent j’accompagnais mon père dans ses randonnées nocturnes histoire de s’assurer que tout marchait comme prévu. Alors qu’il arpentait les longs couloirs de l’hôpital, tout le monde le saluait à son passage. Sa forte personnalité inspirait respect et frayeur. Non loin de l’hôpital il y avait le quartier de Paillotte. Sur la route menant à Vacoas de véritables paillottes jonçaient les deux côtés. C’étai ent d’humbles maisonnettes recouvertes en paille de cannes, le sol enduit de bouse de vache. Tous les habitants étaient des laboureurs de l’ancienne sucrerie de Mon Désir et de Solferino. Une cheminée de forme cylindrique en pierres taillées s’y trouvait non loin comme pour témoigner de l’activité de ce que fut la sucrerie de Mon Désir. Les résidents étaient composés d’humbles travailleurs qui aux prix d’énormes sacrifices s’étaient rendus acquéreurs de petites parcelles de terre lors du morcellement de la propriété là où ils construisirent leurs demeures, le reste étant consacré aux cultures maraichères, à l’élevage de vaches laitières ou encore à la canne à sucre. Des gens capables de débrouillardise pour vivre et survivre. C’est dans ce milieu que le haut personnel de l’hôpital recrutait les bonnes et autres gens de maisons.

Tout ce petit monde de l’île Maurice d’en bas parlait le bhojpuri, langue ancestrale parlée surtout dans la province de Bihar aux Indes d’où leurs ancêtres étaient originaires. A cinq ans je faisais mes premiers pas vers l’école primaire de Quatre Bornes non sans avoir parcouru une distance de deux kilomètres et demi à pieds et en compagnie de ma sœur ainée Frances. Quel privilège d’avoir connu dès ma tendre jeunesse cette île Maurice plurielle. Sur la route de Candos en face du centre hospitalier on faisait halte d’abord chez Pierre le boutiquer chinois en compagnie d’un autre coreligionnaire venu comme lui de la lointaine Chine et qui tenait ce fond de commerce. Des articles des plus divers s’y trouvaient, malgré la guerre. Ils s’adressaient en hakka, une langue mongole parlée dans le sud de la Chine continentale. Une forte odeur de parfum oriental mêlée de fruits de mer salés séchés remplissait nos narines dès qui l’on franchissait le parvis de la boutique. Tant de choses à voir. Souvent je regardais avec nostalgie ces éventaires où étaient exposés des gâteaux et autres friandises les uns plus succulents que les autres. Le plus souvent nous n’avions pas le premier sou pour en faire acquisition. Et c’est avec regret que ma sœur et moi prenions le chemin de l’école.

Nous arrivions enfin dans l’enceinte de l’école primaire de Quatre Bornes située à l’Avenue Berthaud. Je regagnais ma classe ou je retrouvais mes amis, alors que ma sœur Frances rejoignait les siennes, toutes en classe terminale. Au son de la cloche tout ce petit monde se rangeait devant l’enceinte de l’école et entonnait « le notre père » en anglais sous les regards du maitre d’école, une vraie terreur sur la ville tant pour les élèves que pour les enseignants. C’est cela la rencontre de l’île Maurice pluriethnique et multi confessionnelle. Tous les écoliers, de confessions religieuses confondues, devaient s’astreindre à la prière des chrétiens. Une atmosphère de grande camaraderie régnait, une tendre jeunesse pas encore pervertie pas des préjugés. Et quand enfin la cloche venait à sonner annonçant la fin des classes, quelle libération. C’est dire que l’école de cette île Maurice d’avant guerre était un apprentissage pour une vie dans la droiture et le respect. J’ai passé le plus clair de mon enfance et de mon adolescence en extase devant les champs de canne qui s’étendaient devant la de meure de Candos. Quel privilège que de contempler ces océans de verdure qui s’étendaient jusqu’à l’horizon. Tout comme la mer à la faveur d’un vent léger ou d’une forte brise, le spectacle était différent. Pour l’ancienne Egypte ces roseaux qui produisent du miel sans l’aide des abeilles n’offraient jamais la même vue prenante de l’aurore au crépuscule.

Souvent au sortir de l’école ma sœur Marie Lourdes et moi nous tenions sous la véranda de notre demeure comme en extase pour contempler le coucher du soleil. Un spectacle digne des mille et une nuits quand les nuages tintés de paillettes d’or par le crépuscule s’annonçaient. Quel spectacle que ces nuages tels des monstres aux temps des dinosaures s’orientant d’un bout à l’autre de l’horizon. Au fur et à mesure que le soleil entamait sa descente, tous s’embrasaient dans le ciel. Puis alors que l’astre du jour entamait sa plongée dans l’océan, les nuages perdaient peu à peu leur splendeur. Bientôt le silence s’installait. Les volées d’oiseaux telles des escadrilles de chasse regagnaient leurs bases. La nuit reprenait alors ses droits sur la terre des hommes. Seules les aboiements des chiens des nantis et les croassements des grenouilles brisaient alors le silence dans la nuit étoilée.

Mais le paysage de ces champs de canne tel un océan d’émeraude ou de saphir prenait un tout autre visage selon le mois de l’année. Au mois de juillet, c’est le début de la coupe de la canne arrivée à maturité. Alors, grand était notre étonnement de voir ces champs être pris d’assaut par des bandes de travailleurs armés de sabres se mettant à couper avec une énergie déconcertante les tiges les unes après les autres. Mais les bandes n’étaient pas uniquement composées d’hommes ; des bandes joyeuses de femmes armées de faucilles avaient pour tâche de dépailler les cannes de leurs feuilles. Un bavardage incessant tantôt en créole tantôt en bhojpuri meublait la conversation. Quelle ambiance ! De grandes charrettes tirées par des taureaux brahmanes et autres zébus attendaient le chargement de cannes fraîchement coupées par des équipes de chargeurs. Une tache des plus ardues pour ces hommes pourtant dotés d’une force herculéenne. Bientôt 10 heures, l’heure du repas, un vrai déjeuner sur l’herbe car on se mettait à même le sol. Chaque travailleur ouvrait alors un petit récipient en aluminium appelé catora pour déguster un repas délicatement préparé par leurs épouses respectives. Puis le travail reprenait de plus belle ainsi que le bavardage des femmes sous les yeux du surveillant dit sirdar qui veillait au grain, pas question de baisser les bras.

Bientôt les premiers chargements de cannes partaient pour le centre de pesage situé non loin de la gare de Quatre Bornes pour être ensuite transportés à l’usine de Trianon. Pour nous, c’est avec nostalgie que nous avons vu disparaître ces champs de cannes fleuris où serins bengalis et autres colonies d’oiseaux venaient se percher comme pour défier les lois de la pesanteur. A la place un paysage morne et gris perdurera jusqu'à la saison des pluies et nous retrouverons alors comme chaque année ces champs de cannes verdoyants qui faisaient la joie d’une jeunesse passée au grand air en harmonie avec une na ture à peine altérée par la main de l’homme !

Benjamin Moutou

Benjamin Moutou est diplômé de l’Ecole des Hautes Etudes en Scien-ces Sociales Paris (IV) Sorbonne (1982), il est également diplômé en Economie Coopérative de l’Université de Maurice (1972) et détenteur d’un Post Graduate en planification des projets de l’Université de Bradford (R.U) 1983. Tour à tour fonctionnaire et haut fonctionnaire au Ministère des Coopératives, il a été Secrétaire au Développement Coopératif et Registrar des Coopératives de 1987 – 1993. Il a également agit comme Conseiller près du Ministère de l’Agriculture, des Coopératives et de la Pêche. De 2009-2011, il fut un des Commissaires de la Truth and Justice Commission mise sur pieds par le gouvernement pour faire la lumière sur l’histoire des descendants d’esclaves et des d’Immigrants Indiens. Benjamin Moutou a le statut de consultant du BIT/EU pour les Coopératives. Passionné d’histoire, il est l’auteur de nombreuses publications à succès dont Les Chrétiens de l’ile Maurice et Rivière Noire 400 ans d’histoire. Sa dernière publication : Pages d’histoire d’ici et d’ailleurs.

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