Emmanuel Richon

Ile Maurice de... Emmanuel Richon

[blocktext align="left"]« En me mariant à une Mauricienne, c’était un peu comme épouser toute l’île à jamais... »[/blocktext]J’ai connu Maurice très jeune, à l’âge de 19 ans, c’est tellement loin aujourd’hui… Je peux même dire que je connaissais ce pays avant de me marier à une de ses ressortissantes et pour tout dire, cela m’avait bien aidé à la convaincre…A l’époque, je remonte là aux années soixante-dix, c’était très rare en France, d’être allé à Maurice et il régnait sur cette destination une aura légitime de nature luxuriante, de savoir-vivre et de littérature. De Chazal était déjà célèbre et Le Clézio publiait alors son fameux Chercheur d’Or, l’un de ses livres les plus populaires.

En rentrant en France, je conservais enfoui le désir secret et quelque peu fantasque, mes res-sources ne me le permettant pas, de revenir un jour en ce pays merveilleux. Le peu que j’en avais vu à l’époque, m’avait séduit pour toujours, de telle sorte que lorsque je rencontrais ma future femme, alors étudiante à Paris, nous nous trouvions aussitôt en terrain de connaissance. Les petits boulots, les chambres de bonnes, certes, mais surtout, l’espoir un jour, de retourner là-bas.

Ma femme a passé dix-sept ans en France, une éternité lorsqu’on est jeune… J’avais l’ha bitude de dire que durant tout le temps qu’elle demeura au pays du Grand Meaulnes, ce qu’il était pour elle, elle ne défait jamais ses valises dans sa tête. Une formule pour dire son attachement à sa terre d’origine. Les continentaux ne conjuguent pas le verbe partir sur le même mode que les îliens.

J’ai toujours pensé qu’en me mariant à une Mauricienne, c’était un peu comme épouser toute l’île à jamais, aussi mon rapport à cette terre fut toujours amoureux et fusionnel. Nous sommes restés de longues années à échafauder des plans pour un retour déf-nitif que nous projetions toujours comme un rêve inaccessible. Et puis un jour, une opportunité, une rencontre ont fait que nous avons enfin pu venir nous installer ici, certainement le choix le plus déterminant de toute notre vie. Depuis le début, je fus d’autant plus fasciné par la langue créole que je

l’appris en France, en décidant avec mon épouse, par principe, de parler mauricien entre nous. Le créole devenait ainsi la langue de l’amour…
J’ai toujours travaillé dans le domaine culturel. Déjà en France, où j’eus la chance de restaurer les tableaux des collections du Musée de la Marine, fabuleux musée à deux pas de la Tour Eiffel, puis à Maurice où je débarquais en 1997. Depuis cette date, je nage dans la culture mauricienne et m’en délecte, m’en imprègne, m’en initie. La sagesse mauricienne m’a toujours intéressé, j’entends par là la façon dont les gens vivent, pensent, échangent, leur spécificité, leur authenticité, m’ont toujours fasciné.

Ce qui résume le mieux et le plus fidèlement la positivité de l’Ile Maurice, c’est assurément le mot «l’accorité» qui en rend compte. Ce mot paraît sortir tout droit du français, mais est en réalité une création purement mauricienne. Il ne s’agit pas d’une simple concorde entre communautés différentes, mais bien plutôt, d’un échange social quotidien entre voisins d’origines diverses et variées. L’accorité est le ciment de notre «être ensemble», notre façon de nous unir solidairement par delà nos différences religieuses ou nos coutumes communautaires. Chacun a su prendre de l’autre le meilleur et, ainsi, pour reprendre la célèbre phrase d’Arthur Rimbaud «Je est un autre», ici, «l’autre est en chacun de nous» et nous habite au point que sa présence nous modifie tous en profondeur et de manière irréversible. L’autre nous est devenu nécessaire, lui-seul nous permet de trouver notre équilibre, notre véritable identité mauricienne, faite d’une diver sité assumée et intégrée en chacun de nous au plus profond. L’alliage est si parfait que certains l’oublieraient presque…

Emmanuel Richon

Né en 1959, Emmanuel Richon est un homme de musées. C’est aussi un passionné de l’Ile Maurice. Ces deux qualités jointes ensemble lui confèrent une implication de longue date dans le culturel mauricien. Féru de langue créole, amateur de poésie et passionné de jazz, il se bat depuis des années contre des moulins à vent et avec les moyens du bord, pour redorer la culture mauricienne qui, il faut l’avouer, souffre d’un désintérêt certain des politiciens locaux. Contre vents et marées, le voilà qui tente depuis dix ans de réhabiliter ce qui peut encore l’être. De Ti-Frère au dugong, de la Lémurie à la boutique chinoise, des cyclones à nos fameux Post-Office, le voilà partout à la fois et sur tous les fronts, à sensibiliser, revaloriser, restaurer. Sa persévérance, à travers expositions ou livres, a su convaincre plus d’un Mauricien.

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