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« J’écris avec ce que je ne connais pas »

Journaliste, écrivaine ou plutôt exploratrice comme elle préfère se définir, Shenaz Patel fait aujourd’hui partie de ces Mauriciens et Mauriciennes qui à travers leurs plumes ou leurs arts, projettent l’île Maurice sur la scène internationale. Du « Portrait Chamarel » à « Paul Virginie », elle nous décrit, à travers ses histoires humaines (avec un petit h) une île Maurice au delà de la « carte postale » sans volonté d’aller à l’encontre des clichés ou du discours officiel. Juste son île Maurice à elle, telle qu’elle la vit, telle qu’elle la ressent.

Shenaz Patel restitue aujourd’hui ce qu’elle a vécu, côtoyé et vu, en y mêlant la part d’imaginaire nécessaire à toute création littéraire. « J’ai toujours été fascinée par cette chose étrange qu’est l’écrit, qu’est un texte littéraire, une chose totalement inanimée à la base, de l’encre, sur du papier. Et puis, au fur et à mesure que l’on lit, que l’on avance, il y a des images qui se forment, des paysages qui s’animent, des êtres qui prennent vie, tellement qu’on a envie de les suivre, de les entendre encore, tellement qu’ils continuent parfois à marcher à nos côtés longtemps après qu’on les a quittés. »

Cette passion des mots et des images, Shenaz y baigne depuis son enfance grâce à une famille passionnée de livres où le père sillonnait l’île pour aller assister à des ventes à l’encan pour ramener non pas des meubles ou des équipements électro -ménagers mais des caisses emplies de vieux livres. Des trésors où elle allait fouiller, curieuse de ce qu’elles pouvaient receler de si passionnant.
De ces lectures, elle restera par les auteurs comme abriel arcia Marquez, Salman Rushdie, lessandro Baricco, Virginia Woolf, oni Morisson, Véronique valdé, rundhati Roy. « Tous ont su aller chercher au fond de l’humain, parfois avec un sens profond de la détresse, parfois couplé à un réel sens du fantasque et d’une forme de merveilleux ».

Cette fascination pour le livre, pour les mots et tout ce qu’ils véhiculent, elle va d’abord la mettre au service du journalisme par conviction, « sans doute un peu utopique, sans doute un peu romantique, pensant que l’écriture pouvait changer le monde ». près sa licence de Lettres, elle sera journaliste puis rédactrice en chef du journal Le Nouveau Militant, avant de rejoindre l’hebdomadaire Week-End où elle prend en charge la section Culture et Société. lle a ensuite exercé comme documentaliste en lycée, tout en conservant une rubrique éditoriale au sein de Week-End.

Parallèlement, elle se met à une autre forme d’écriture, la littérature, où elle jouit d’une plus grande liberté. Deux respirations différentes qui lui permettent à la fois de « dire le monde » et de le « recréer ». C’est ainsi qu’elle produit deux pièces de théâtre, quatre romans, des dizaines de nouvelles, des adaptations en créole de deux aventures de « Tintin » et de « En attendant Godot de Beckett », récoltant au passage quelques prix (Prix RFI du roman de l’océan Indien, Prix Beaumarchais des écritures théâtrales). n 2013, elle est faite chevalier des rts et des Lettres. Du « Portrait Chamarel » à « Paul et Virginie », son écriture porte un regard, sans juger, sur la société mauricienne d’hier et d’aujourd’hui. Si « Le Portrait Chamarel » reste pour elle le roman de la transgression, des vies mêlées à l’île Maurice, « Sensitive », lui, parle de la dureté du monde, de son injustice, de sa beauté aussi, à travers le regard d’une petite fille. « Le silence des Chagos » quant à lui revient sur une page troublée de l’histoire de Maurice avec le déracinement et la déportation des Chagossiens de leurs îles natales pour que les méricains puissent y installer une de leurs plus importantes bases militaires. Shenaz s’est aussi intéressée à l’écriture théâtrale à travers « Paradis Blues », un monologue qui dit une vie de femme dans une île qui l’emprisonne. « Je crois que la question de l’enfermement, et de la transgression, de repousser sans cesse les barrières et les apparences pour aller chercher au-delà, s’impose comme une constante de mon cheminement littéraire, même si cela s’exprime de façons assez différentes au niveau de l’écriture. Et « Paul et Virginie » s’inscrit aussi dans ce sens ». Dans ce drame romanesque emblématique de Maurice, elle avoue avoir été surtout frappée par le fait qu’il s’agissait d’une histoire d’amour impossible pour cause de différence sociale. « Ce qui me semble hélas encore très d’actualité aujourd’hui...» utre l’aspect pionnier de Bernardin de Saint-Pierre pour dénoncer l’esclavage de l’époque, elle relève aussi l’éloquent témoignage de la richesse botanique de l’île Maurice « alors qu’on dit aujourd’hui qu’il ne nous reste que 2% de forêts endémiques ». Ce sont les aspects qu’elle a voulus, avec l’illustrateur Laval g, mettre en avant dans cette adaptation en bande dessinée de ce classique de la littérature.

Pour autant, Shenaz se défend de vouloir donner des leçons ou de dire ce qu’il faut penser. « Mon seul but, s’il y en a un, est d’amener à se poser des questions. Sur soi. Sur les autres. Sur le monde. Qui est-ce ? Qu’est-ce qui fait la vie de ces autres ?Comment ces autres font-ils, eux, pour vivre ? Qu’est-ce qui me relie à eux ? Ou pas ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils me disent de moi que je vivais sans arriver à le mettre en mots ? Qu’est-ce qu’ils me disent d’eux que je ne savais pas, que je ne soupçonnais pas, que je découvre ? J’écris avec ce que je ne connais pas. Ce que je ne comprends pas. J’écris parce que je ne me satisfais pas de la vie telle qu’elle est. La littérature, pour moi, c’est un surplus de vie ».

Un surplus de vie qui prend parfois des semaines à se dire mais parfois aussi, des années. « J’ai toujours tendance à beaucoup peaufiner, à réécrire sans cesse, et au début j’avais du mal à met tre un point final. Jusqu’à ce que je me dise qu’il y a tant d’his toires à raconter qu’il faut bien à un moment les « aban -donner», les laisser mourir à soi et aller vivre une autre vie, ailleurs, auprès d’autres personnes, pour pouvoir en écrire d’autres ». crire, toujours écrire comme un leitmotiv. Désir et plaisir égoïstes? on. « Plus sérieusement, il y a un moment où l’on a envie que ce que l’on écrit puisse rencontrer d’autres personnes. C’est là que vient la démarche d’édition. Peut-être aussi me suis-je rendu compte que c’est un moyen de progresser dans mon écriture. Livrer, en sachant qu’on en restera insatisfait, mais en se réjouissant quelque part de cela parce que c’est ce qui donnera envie d’écrire, encore et encore. Le sentiment d’avoir écrit LE livre de sa vie doit être absolument horrible ! »

Humilité d’une écrivaine au talent certain à qui l’on souhaite une production longue et fertile.

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